30 décembre 2007
Pour ceux qui se demandent encore ce que signifie Gauche Moderne
UNE SOCIETE PLUS JUSTE
La gauche est la force de ceux qui sont sans force, la voix de ceux qui sont sans voix.
Elle l’est à l’échelle des nations, en prônant, au nom de ses valeurs universelles, un ordre mondial fondé sur la paix, le droit et le développement.
Elle l’est à l’échelle de chaque société, en se battant contre la fatalité qui enfermerait les plus démunis dans leur destin social. Elle lutte pour que les cartes soient sans cesse rebattues, que l’égalité des chances progresse, que la redistribution sous différentes formes corrige les inégalités de situation. En défendant d’abord les exclus, les ouvriers, les employés, les classes moyennes, elle fait avancer l’intérêt de tous : une société plus juste est aussi une société plus heureuse, plus dynamique et plus sûre.
La gauche refuse le déterminisme de la naissance, la fatalité de l’exclusion et l’immobilisme de la résignation. Elle se bat pour créer plus de richesses, économiques, sociales, culturelles. Elle se bat pour que ces richesses soient toujours mieux partagées entre les individus, entre les classes sociales, entre les générations. Elle sait que la justice n’est pas seulement ici et maintenant. Elle s’attache au long terme, à l’exigence de créer un monde meilleur pour ceux qui suivront. Voilà pourquoi elle considère la révolution environnementale comme une dimension essentielle de sa vision du monde. Elle croit dans le progrès.
Comme toutes les gauches du monde, la notre est comptable de cet espoir de justice. Mais elle ne parvient pas à le porter dans la durée. Elle n’a jamais gagné deux élections générales consécutives, comme si elle était vouée à décevoir. Les classes populaires se détournent d’elle, comme si elle était un luxe pour ceux qui ont le temps du rêve. Pourtant, la France a besoin d’une gauche qui ait l’envie de gagner, et la capacité, une fois au pouvoir, de changer la vie.
UNE POLITIQUE PLUS VRAIE
Poursuivre à toute force l’idéal de justice sociale ne signifie nullement qu’il faille refuser le réel, se mentir à soi-même et camper sur des postures qui menacent de devenir des impostures.
Par exemple, il ne suffit pas de dire que l’on accepte le marché – comment d’ailleurs pourrait-on faire autrement ? – si on le fait de manière résignée, honteuse et du même coup inefficace. La gauche doit dire clairement que l’économie de marché est une bonne chose même si les valeurs marchandes ne doivent pas tout envahir. Elle doit en comprendre la dynamique positive, celle qui permet de créer des richesses collectives et individuelles et de servir finalement la justice sociale. Il n’y a pas de contradiction entre l’économie de marché et les exigences de la redistribution. La justice sociale, c’est d’abord le refus des castes protégées et de la société des héritiers. Et c’est cela que permet la dynamique du marché, parce que, bien régulé, il est le moyen de remettre en cause les situations acquises, les privilèges et les rentes. La gauche moderne veut mettre de la redistribution partout où il y a du marché, et du marché régulé partout où il y a des rentes.
De même, il faut cesser de voir dans l’entreprise un ennemi. La gauche doit être favorable aux entrepreneurs. Elle doit reconnaître l’entreprise comme source de richesses et aussi d’intégration sociale. Le goût du risque est facteur d’innovation et de croissance. Il faut le laisser se déployer pleinement pour créer la dynamique économique dont toute la société a besoin.
Il faut aussi arrêter de se mentir sur le développement des échanges internationaux. La gauche doit dire haut et fort que la mondialisation est un progrès. C’est l’ouverture des échanges qui tire pour une large part la croissance mondiale. C’est elle qui a permis à des centaines de millions d’hommes et de femmes des pays en développement de sortir d’une misère honteuse pour l’humanité. La gauche moderne est hostile au discours démagogique du patriotisme économique, et à toutes les formes de protectionnisme, lequel n’a apporté au mieux que le déclin, et au pire la guerre. Elle encourage la libre circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes. Elle croit, en revanche, à la gouvernance des échanges mondiaux, pour garantir un jeu loyal de tous les acteurs, et la réciprocité des ouvertures. Elle milite aussi pour les stratégies fortes d’accompagnement que la mondialisation rend nécessaire dans certains secteurs de notre économie ou sur certains territoires de notre pays, afin d’empêcher que les travailleurs ne fassent les frais de cette transformation.
Enfin, la gauche doit dire que l’Etat n’est pas tout et que la société civile a un rôle essentiel à jouer dans la dynamique de progrès. Elle pense qu’une bonne société est une société dans laquelle les corps intermédiaires – associations, syndicats, collectivités locales – participent activement à la régulation. Elle considère, par exemple, qu’une révolution est nécessaire dans notre démocratie sociale pour produire des syndicats forts et majoritaires, et conférer à la négociation entre partenaires sociaux le pouvoir de créer l’essentiel du droit social, aujourd’hui accaparé par l’Etat. De même, la gauche moderne est décentralisatrice, mais une décentralisation qui s’accompagne d’une simplification des échelons de collectivités, d’un frein aux dépenses publiques locales et d’une fiscalité cohérente des territoires.
Pour se rénover, la gauche doit changer de méthode, modifier profondément son mode de pensée, ses modèles, ses méthodes d’action, sa conception de l’Etat, son rapport avec les citoyens. La gauche traditionnelle règlementait, nationalisait, taxait et dépensait. Ces leviers ne répondent plus. Pour combattre les nouvelles formes d’inégalité, de pauvreté, d’exclusion, de discrimination, de ségrégation, pour créer la mobilité sociale qui doit être l’objectif de la gauche car sans elle il n’est pas de justice, bref pour renouer avec le progrès, il faut d’autres méthodes.
Il faut récuser le « conservatisme de gauche » qui trahit finalement les intérêts des travailleurs parce qu’il est incapable de faire marcher la machine à fabriquer conjointement de la croissance économique et du progrès social. Mais il faut aussi démasquer le « modernisme de droite », qui propose de tout faire marcher à l’envers, y compris la redistribution ; de préparer l’avenir de nos enfants en accroissant le déficit ; de relancer l’économie par la consommation de ceux qui n’ont besoin de rien parce qu’ils ont déjà tout ; et de revaloriser le travail en détaxant l’héritage.
Sur la base de ces choix fondamentaux, la gauche de son temps doit affirmer ses valeurs, celles de la modernisation au service de la justice.
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21 décembre 2007
L'illettrisme
Par Christian Jacomino, docteur en sciences du langage, directeur des ateliers Voix Haute de lecture et de pédagogie du français.
Une politique de lutte contre l'illettrisme ne se réduit pas à l'apprentissage scolaire de la lecture. D'abord parce qu'elle comprend d'indispensables volets sanitaires et sociaux. Mais aussi parce qu'elle appelle d'autres procédures pédagogiques, moins volontaristes et par suite moins violentes que celles mises en place par l'école dans ses filières classiques.
Un enfant est censé apprendre à lire à un certain moment de sa scolarité. Le processus s'amorce en grande section de maternelle, mais la partie décisive se joue dans les premiers mois du cours préparatoire. Dans le meilleur des cas, l'équipe enseignante fera en sorte que cet apprentissage se consolide et se poursuive au CE1. Et, sans doute, pour l'enfant qui n'est pas vraiment entré dans la lecture à la fin du CE1, un redoublement peut être envisagé. Mais ensuite, la logique des programmes l'emporte.
La scolarité présente la forme d'un cursus. Le passage d'un niveau de classe au niveau supérieur suppose que ce qui devait être acquis l'a bien été. Les matières enseignées dans les grandes classes de l'école élémentaire, et a fortiori au collège, supposent que l'élève soit habile lecteur.Sinon on dira qu'il n'est pas au niveau. Il se trouvera en échec. Un redoublement peut être de nouveau proposé, mais l'utilité d'une telle mesure paraît alors bien chimérique. L'enfant qui n'a pas appris à lire en même temps que les autres, c'est-à-dire au CP, se trouve nécessairement en souffrance dans les classes supérieures, où cette habileté est réputée acquise et où il s'agit de faire passer de tout autres contenus.
Sans doute, l'école propose-t-elle aux enfants en difficulté des dispositifs de soutien individualisé. Ceux-ci offrent la possibilité d'apprendre à lire à tout âge. Cela ne signifie pas qu'ils permettent aux retardataires de recoller au peloton. Ni même de devenir des lecteurs réellement autonomes. Grâce aux moyens considérables dont dispose l'école, l'analphabétisme est souvent évité. Pas l'illettrisme.
L'école est conçue pour pousser en avant, et nous faisons une obligation à tous les enfants de rester assujettis à elle pendant une période fort longue. L'illettrisme est une situation dont une proportion non négligeable des jeunes a à souffrir, et l'école ne s'attache pas à lui porter remède sans la rendre plus sensible, plus douloureuse aussi. Le soin et le talent qu'elle met à combattre cette réalité sont louables, mais ils témoignent de sa part d'une sorte de dénégation. Elle ne peut pas s'accommoder du fait. L'exception que l'illettrisme représente reste pour elle un scandale.
Le phénomène a pourtant des causes qui lui échappent. Celles-ci tiennent à l'évolution même de nos sociétés. Nous vivons en effet dans des sociétés multiculturelles, multilinguistiques, où l'effacement de la fonction du père rend le rapport à la loi et à toute forme de contrainte toujours plus difficile. Un enfant n'apprend pas à lire au même moment ni de la même manière dans le cas où le milieu social lui a permis d'acquérir une bonne maîtrise de la langue à l'oral, et dans celui où la langue de l'école lui demeure largement étrangère. Son rapport à l'écrit ne peut pas être le même dans le cas où le milieu familial l'a préparé aux exigences de précision que le système alphabétiques nous impose (en nous obligeant à distinguer, par exemple, le p du q, le b du d, le n du u), et dans celui où, au contraire, on lui a appris à cultiver l'indifférence (la télévision qu'un jeune enfant regarde seul, à longueurs de journées, opère une forme d'anesthésie).
Ne nous le cachons pas : l'illettrisme est un phénomène avec quoi nous aurons de plus en plus affaire dans les périodes à venir. Déjà, il est traité en dehors de l'école. Cette prise en charge inédite marque non pas l'échec de l'école mais sa limite. Elle demande à être pensée et organisée avec calme, non pas comme une tentative désespérée de rattrapage à tout prix mais comme une proposition alternative. Nous devons poser d'entrée de jeu que les animateurs socioculturels qui s'adressent aux enfants hors du cadre scolaire ne feront pas, en matière de pédagogie, mieux que les maîtres. Mais ils peuvent et ils doivent faire autrement.
Á l'école, l'illettrisme est un scandale que les professeurs s'échinent à réduire. Dans certaines filières d'enseignement professionnel, comme dans le cadre des activités périscolaires, c'est un fait dont il convient d'abord de prendre son parti. Est-ce à dire que les adultes qui opèrent en marge du système classique ne font rien pour aider les élèves à progresser? Certainement pas. Leur tâche consiste à les convaincre de ce qu'ils peuvent augmenter leurs compétences en dépit de la difficulté qu'ils rencontrent depuis leur plus jeune âge avec la chose écrite. Et cela aussi bien dans l'ordre du savoir de la langue, et même dans celui de la culture littéraire. Pour réussir cet impossible challenge, ils inventent toutes sortes de stratagèmes. Mais la manière la plus simple et la plus naturelle, la plus efficace sans doute, devrait consister à reprendre les choses de plus haut, en revenant à des pratiques de lecture orale et collective.
Le moment est venu de l'admettre: tous les enfants qui fréquentent nos écoles ne deviendront pas pour autant des lecteurs autonomes, ce qui signifie que certains au moins n'échapperont pas à une certaine forme ou un certain niveau d'illettrisme. Mais tous - ou presque tous - peuvent partager des pratiques de lecture orale. Or, celles-ci ne sont pas à dédaigner. Elles doivent permettre à nos élèves les plus en difficulté de se familiariser avec la langue de l'écrit. D'entrer dans la 'mémoire de la langue' (Jacques Roubaud) en visitant les meilleurs textes du patrimoine littéraire. Elles doivent offrir à chacun la possibilité de prêter sa voix à des énoncés (amoureux?) et des discours (politique?) qu'il n'aurait pas osé ni su produire lui-même. Elles doivent inciter les plus timides à s'exprimer à propos de ces textes, les plus impatients à débattre, les plus étourdis à se souvenir.
La difficulté que rencontre l'école est peut-être moins pédagogique que culturelle. Elle consiste moins à savoir comment enseigner la lecture qu'à décider quelles pratiques de lecture elle doit privilégier dans son enseignement. L'école a tendance à considérer la lecture silencieuse et solitaire comme la plus haute forme de cet art. Et pourquoi pas, après tout? Pour ceux qui en sont capables, il est vrai que ce ‘vice impuni' (Valéry Larbaud) confère une puissance incomparable, en même temps qu'il est source de délices quasi hypnotiques. Mais l'école tient tellement à faire de chacun un lecteur autonome que, du coup, elle néglige d'asseoir ce que la lecture était chez nous au début du 20e siècle encore pour le plus grand nombre, à savoir une pratique collective de partage et d'échange. Que l'on songe aux monastères, aux temples, aux salons, et même aux chantiers où les ouvriers se passionnaient pour la lecture des romans feuilletons. Des ateliers de lecture, organisés en milieux scolaires ou périscolaires et s'adressant à de petits effectifs d'élèves volontaires, peuvent nous aider à renouer avec ces traditions.
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13 décembre 2007
Jean-Marie Bockel à la télévision
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